La Guinée mise sur les technologies d’identification biométrique pour recenser ses fonctionnaires

Cela fait quelques années que Kadiatou Simankan est inscrite au registre des fonctionnaires du ministère de l’Énergie et de l’Hydraulique avec la fonction de secrétaire. Lorsque la réforme sur le recensement administratif, l’enrôlement et l’identification biométrique a été lancée en janvier 2014, elle redoutait le pire face à l’ampleur des fraudes et les falsifications qui gangrenaient la fonction publique guinéenne. « On ne s’y attendait pas. Maintenant que c’est une réalité, on ressent un sentiment de satisfaction car chacun connaîtra enfin sa place », souligne-t-elle.

Pour la première fois depuis l’indépendance du pays en 1958, un fichier recensera l’ensemble des fonctionnaires guinéens actuellement employés par l’État. Cette liste donnera au gouvernement guinéen une meilleure visibilité des effectifs et une maîtrise accrue des soldes mensuelles. Grâce au Projet d’assistance technique et de renforcement des capacités pour la gouvernance de la Banque mondiale, le gouvernement guinéen détiendra des outils fondamentaux qui permettront d’améliorer la gestion des finances et des ressources humaines.

L’opération a suscité un fort engouement parmi les fonctionnaires qui se sont rués vers les centres d’enrôlement. Chargé de conduire l’opération pour le compte de l’entreprise Inovatec-Gemalto, l’Ivoirien Paul Assamoi se souvient des premiers moments : « Au départ, tous les fonctionnaires voulaient se faire identifier en même temps. Il y avait de tels bouchons que nous avons dû organiser les choses autrement. Nous avons décidé, en accord avec le ministère en charge de la Fonction Publique, de constituer dans un premier temps le fichier administratif des fonctionnaires, avant de les faire valider par les contrôleurs administratifs puis de faire appel aux intéressés pour qu’ils entrent dans le processus d’enrôlement ».

Alors que le processus avançait et donnait des résultats, les autorités ont choisi de frapper fort sur le plan de la communication, rendant publics les noms et visages des personnes accusées de fraudes. « Nous devions montrer à tous les Guinéens notre détermination à aller au bout d’un processus transparent et équitable. Il faut créer un effet dissuasif en dénonçant publiquement ces cas de fraude » explique André Loua, Secrétaire général du ministère délégué au Budget.

Quelle était l’ampleur de la fraude avant le démarrage de l’opération ? Officiellement, 101 689 salaires sont versés par la division de la solde du ministère du Budget. Fin septembre 2014, l’opération d’identification biométrique a révélé que pas moins de 11 080 fonctionnaires manquaient à l’appel. Conséquence: une économie potentielle de 12 milliards de francs guinéens en un mois (1,7 million de dollars) soit 20 millions de dollars en une année, à condition de suspendre immédiatement le versement des salaires indus.

Au mois d’octobre 2014, le gouvernement guinéen a procédé à la consignation et au gel des salaires des 11 089 fonctionnaires non enrôlés. Le croisement d’un échantillon du fichier avec les données de la Caisse nationale de Sécurité sociale a permis d’identifier des fonctionnaires émargeant à la fois dans le privé et dans le public.

Pour la première fois depuis la fin des années 80, l’État guinéen dispose de chiffres fiables sur son personnel administratif. « Aujourd’hui, quand nous interrogeons nos ressources humaines, nous pouvons obtenir le dossier d’un fonctionnaire. Avant, ce n’était pas possible », reconnaît Eugene Falikou Yomalo, inspecteur général de l’Administration publique.

Ces résultats encourageants ne permettent pas, cependant, d’éliminer toute suspicion envers ce qu’on appelle communément « les fantômes » de la fonction publique. À l’instar de bon nombre d’administrations africaines, le phénomène des fonctionnaires virtuels, parfois tout droit sortis d’outre-tombe, a encore la peau dure, comme en témoignent les résultats de récents recensements menés au Sénégal (des économies de près de 15 milliards de francs ouest africain), en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Cameroun et à Djibouti pour ne citer que ces pays. La Guinée a cependant su tirer les leçons de ces diverses expériences et mettre à profit les dernières avancées technologiques en matière de biométrie.

« Nous avons clairement indiqué à l’operateur nos exigences : une tolérance zéro à l’issue de ce processus. Nous voulons pour la Guinée un fichier propre et crédible » affirme Samba Ba, économiste principal et spécialiste du secteur public, en charge du projet à la Banque mondiale. Et le message est passé. « Nous avons utilisé le Système d'identification automatique par empreintes digitales (AFIS - Automated Fingerprint Identification System) qui permet de comparer les empreintes, et la méthode dite ABIS (Advanced Business Intelligence Software), qui permet de comparer les visages, pour démasquer les personnes qui essaient de se substituer à d’autres. Nous avons aussi convaincu les autorités guinéennes de recenser et d’identifier simultanément ses fonctionnaires. C’est ce qui différencie notre projet de ce qui a été fait au Sénégal, au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Gabon ou encore au Burkina Faso », ajoute-t-il.

Démasquer les « fantômes » demeure toutefois un défi étant donné les faibles moyens de l’administration guinéenne sur le plan des ressources humaines. Les provinces intérieures, les plus touchées par la fraude, nécessitent par ailleurs une attention particulière. Autre chantier entamé par le projet de la Banque mondiale: la modernisation des archives de la fonction publique, actuellement dans un état très dégradé. « Depuis la première réforme menée en 1990, seuls 1 600 nouveaux dossiers se sont ajoutés aux 50 000 déjà là depuis l’indépendance du pays. Pour sortir un seul dossier des archives, cela peut prendre cinq jours », déplore Kamara Mohamed Noor, un ancien employé des archives. Des copies des actes administratifs pris n’étaient pas systématiquement retranscrites aux archives.

L’assistance technique de la Banque mondiale comprend également l’intégration de trois bases de données administratives: le système de gestion des ressources humaines de la fonction publique, le système de paie du ministère du Budget ainsi que le répertoire des actes administratifs du Secrétariat général du gouvernement. Une chose est sûre, la Guinée a franchi une des étapes les plus importantes dans l’histoire de son administration publique.